Résultats des stress-tests 2018 : A-t-on véritablement raison d’être optimiste ?

Les résultats des stress-tests de l’année 2018 viennent d’être communiqués par l’Autorité Bancaire Européenne (ABE). L’objectif est de faire de l’Europe « un espace plus propice à l’activité économique » pour Danièle Nouy, présidente du conseil de supervision au sein de la BCE. Encore une fois, les résultats révèlent que notre système bancaire européen semble avoir les armes adéquates et la solidité requise face à n’importe quel choc économique tel qu’une chute de la valeur du dollar, une récession improvisée ou encore une sortie de la zone euro douloureuse.  Si l’optimiste nous gagne, il ne faut pas non plus se laisser aveugler : les tests de résistance effectués en 2011 et en 2014 s’étaient eux aussi montrés très positifs et pourtant cela n’a pas empêché des banques islandaises ou espagnoles de faire faillite alors que leurs fonds propres avaient été jugés suffisants et semblaient respecter les ratios imposés par les accords de Bâle I, II et également les régulateurs européens et nationaux. Quelles questions doit-on alors réellement se poser : celle de leur utilité ou celle de leurs conséquences sur les marchés bancaires ? Si beaucoup se perdent dans les débats, les questions fondamentales que ces tests de résistance font émerger, les aspects positifs et les limites de ceux-ci sont identifiés. Une fois les grandes lignes du débat saisies, libre à chacun de réfléchir aux bienfaits de l’exercice.

La majorité des banquiers européens s’accordent à dire que les stress-tests sont des outils utiles. D’une part ces situations de stress permettent une analyse détaillée des actifs et du risque qui pèsent sur eux. D’autre part ils permettent aux banques de revoir leur politique du risque à la lecture des scénarios et de savoir à hauteur de combien elles doivent se recapitaliser si elles se trouvent en situation d’échec. Enfin lors de la clôture de l’exercice, les autorités bancaires que ce soit la BCE ou ABE sont en passe de réajuster la réglementation bancaire afin d’accroître  le niveau de sécurité et consolider un système bancaire toujours plus exposé au risque systémique. A titre d’exemple, ces tests ont permis l’émergence de l’Union Bancaire, un système de supervision unique au sein de la BCE spécialiste des outils de gestion de crises.

Quid de cette année ?

En cette année 2018, 48 banques dans 15 pays différents se sont prêtées au jeu et représentent au final une exposition au risque cumulée de plus de 8,4 milliards d’euros. Ce qui différencie les banques dans les résultats du stress-tests 2018 se trouve dans la rentabilité, facteur de plus en plus discriminant pour la réussite de l’exercice selon le cabinet Deloitte.

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 Mettons ces résultats en perspective avec ceux tirés des deux dernières décennies.

Comprendre l’évolution des stress-tests pour mieux cerner leurs failles

En 2011, le bilan était très positif. Sur les 90 banques testées, seules 8 avaient échoué alors que des rumeurs laissaient entendre que 15 banques tomberaient. 5 banques espagnoles, 2 banques grecques et une banque autrichienne ont eu besoin de 2 milliards et demi d’euros pour se renforcer. Etonnamment, aucune banque portugaise ou italienne -pays en difficulté en 2011- ne figuraient du côté des perdants. François Baroin, alors ministre de l’économie, affirmait après le succès des banques françaises que « Le système bancaire […], c’est une confirmation, est solide. Il faut y voir le fruit d’une gestion des risques rigoureuses de la part des banques françaises » alors que l’ensemble du système restait fragilisé depuis 2008.

En 2014, la BCE délivrait les résultats suivants : sur les 130 banques les plus importantes de la zone euro stressée –soit 80% du système bancaire mis sous pression- seulement 25 banques ont échoué. La France affiche de nouveau 100 % de réussite. Le stress-test 2014 été plus rigoureux que celui qui avait été mené par l’autorité bancaire en 2011 notamment parce que celle-ci a retenu un horizon de temps plus long (3 ans au lieu de 2 ans). Cependant si on regarde la sévérité du scénario, le niveau se situait assez en dessous de ce qui prévaut en matière de stress-tests aux Etats-Unis. Il n’y avait donc pas de dimension systémique dans le stress-test réalisé. Les bilans étaient statiques et les tests étaient communs aux banques systémiques et à celles qui ne le sont pas. Du plus l’incidence du scénario a été observée uniquement sur la solvabilité des banques et non sur leurs liquidités.

Les limites du stress-test…

 On voit ici apparaître les premiers freins à de tels tests. Si ce n’est pas le sérieux de l’exercice qui est remis en question, la portée de l’exercice quant à elle présente des limites nombreuses, connues et incontestables qui dépendent du calibrage et des scénarios retenus. Contrairement à 2011 et 2014, le 2 novembre 2018 lors de publication des résultats du CET1, les autorités bancaires et les banques elles-mêmes ont pointé du doigt les limites de l’exercice. « Le stress-test s’est révélé lourd et ne satisfait pas tout le monde » a révélé le patron de l’autorité bancaire Andrea Enria pourtant organisateur des tests de résistance.

Les scénarios sont jugés incomplets. Le pire n’est jamais envisagé. En 2011, les banques n’ont pas été confrontées au risque de faillite d’un Etat. Or, l’Etat grec était sur le point de lâcher. Cette année, l’Italie est épargnée tandis que le Royaume-Uni durement touché dans le scénario ou d’autres pays en état de crise politique comme en Espagne, en Autriche et en Allemagne en sont exclus.

Les règles du jeu sont mal définies. La BCE a tendance à grossir la solvabilité des banques. Résultat : il y a un très gros écart entre le total des actifs des banques et les actifs que les banques évaluent comme risqués. Pour réussir le stress test de 2014, les banques devaient maintenir au moins 5,5% de fonds propres dans le scénario stressé  et 8% de fonds propres dans le scénario de base. 25 banques ne satisfaisaient pas ses conditions. Si on avait mesuré les fonds propres par rapport à l’actif total et non par rapport aux actifs pondérés par les risques alors avant même de stresser le bilan ce sont 76 banques sur les 130 banques évaluées qui auraient eu moins de 5,5% de fonds propres. Il y aurait eu dans le lot nos champions nationaux (BNP, Crédit Agricole, BPCE), une dizaine de banques espagnoles et une dizaine de banques italiennes. Contrairement à la FED, la BCE n’a défini cette année aucuns seuils précis et référentiels que doivent respecter les établissements dans le cas d’une économie déprimée ! S’ajoute à celale fait que les méthodologies de stress testing sont communes à toutes les banques sans prendre en compte leur taille, leur clientèle etc… Le plus étonnant reste que les banques définissent eux-mêmes leurs risques. Si bien que la Deutsche Bank estime que 83% de ses actifs sont sans risques. Aussi les stress-tests ont été effectués alors que les banques discutent avec la BCE de leurs besoins additionnels en capitaux dans le cadre d’une procédure dite de « SREP ». Les superviseurs en ont tenu compte dans leur calculs ce qui biaise l’exercice.

Ces tests influent peu sur la réalité et l’opacité concernant les modalités de l’évaluation ce qui pèse sur le moral des équipes du secteur. François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France se livre au journal des Echos : « Il n’y a pas de conséquence automatique des résultats aux stress-tests » en termes de demande de capital vis-à-vis des banques […] Les banques françaises sont bien capitalisées ». Du fait de ce manque de mesures concrètes et mécaniques, Andrea Enria propose de publier simultanément les résultats des stress-tests (par ABE) et les mesures de supervision (par la BCE) afin de les coupler. Toutes ces limites ébranlent les marchés et finissent par semer un véritable doute quant à leur fiabilité.

Ces doutes sur les tests de résistance révèlent un problème de fond dans le fonctionnement même du système bancaire.

Des risques pèsent sur l’activité bancaire. Les banques restent insuffisamment capitalisées. Malgré le renforcement de l’exigence de fond propres avec Bâle III, cela reste toujours en proportion des actifs pondérés par les risques, une mesure de l’actif manipulé et manipulable par les banques. Il serait plus fiable d’évaluer les fonds propres disponible en tenant compte du total des actifs et non uniquement de ceux pondérés par les risques.  De plus, la concentration bancaire endommage la stabilité financière car c’est un facteur de risques systémiques, et met en danger les consommateurs de services bancaires. Les 3 plus grandes banques européennes en France, au Royaume-Uni et en Espagne concentrent plus de 60% des actifs du secteur. Etant « too big to fail », les Etats nationaux n’ont plus les moyens de venir en aide aux très grands groupes bancaires qu’ils ont incité à la formation. Aussi il faut prendre en compte les effets de la réglementation. En minimisant leurs risques sur les actifs qu’ils pondèrent, les grands groupes bancaires se dédouanent de l’exigence de fonds propres élevés. Cette pratique s’inscrit dans une stratégie de réduction de l’exposition au risque qui n’est pas sans impact sur le marché bancaire et alimente les volumes et les mouvements monétaires. C’est la raison pour laquelle, les ajustements réalisés suite aux stress-tests ne plaisent pas aux lobbys bancaires mais sont un mal pour un bien sachant que les outils non-conventionnels n’ont pas fait leur preuve et que le monde est inondé de liquidités qui déclencheront peut-être les prochaines bulles. Continuer de renforcer les règles revient aussi à éviter les contournements et les manipulations dont elles peuvent faire l’objet. Lors du comité de Bâle III, plusieurs règles ont été mises en place. Celui-ci exige que les fonds propres couvrent au minimum 8% des actifs pondérés du risque (ratio Mc Donough avec 85% des risques de crédits + 5% des risques de marché + 10% des risques opérationnels) et que le ratio de fonds propres durs soit augmenté à hauteur minimum de 7% (le ratio Core Tier One doit atteindre 4,5% et un matelas de sécurité de 2,5% doit être existant) Le ratio de solvabilité des banques doit donc être de 10,5 et non de 8% comme l’exigeait Bâle II. Deux ratios de liquidité ont vu le jour, à savoir le LCR (Liquidity Coverage Ratio) et le NSFR (Net Stable Funding Ratio) afin d’améliorer la gestion du risque de liquidité et désormais on considère également l’effet de levier.

Les solutions possibles

Il s’agirait de « dégonfler » le système bancaire et d’éviter les activités trop risquées qui sont peu utiles au financement réel de l’économie. Il s’agirait aussi de rétablir le véritable niveau du risque en considérant la totalité des actifs. Ainsi le secteur bancaire pourrait répondre d’autant plus aux exigences des lobbys : rendre le marché stable, efficace, générant de la croissance. De plus, avec l’Union Bancaire, les grands groupes seront supervisés à l’échelle européenne puisque la BCE  les prendrait en charge. On souhaite désormais que ce soit les créanciers de ces grands groupes plutôt que le contribuable qui soit porteur du risque. Si on y arrive, même les grands groupes pourront être démantelés sans causer de panique bancaire. Il s’agit également de définir un cousin d’absorption des pertes constitué de fonds propres, de quasi fond-propres, de dettes transformables en capital qui devront atteindre 16 à 20% des actifs pondérés par les risques. C’est une mesure essentielle pour rendre le renflouement par les créanciers  (Bailing) opérationnels dans le cadre des grands établissements systémiques.

A-t-on véritablement raison d’être optimiste ? Les stress-tests bien que pourvus de nombreuses limites nous révèlent tout de même la force du système bancaire européen : celle d’évoluer vers toujours plus de sécurité en intégrant toujours plus de paramètres. Pour approfondir la réflexion, Jézabel Couppey-Soubeyran, maître de conférence à la Sorbonne, donne des clés de lecture supplémentaire dans son ouvrage Parlons Banque en 30 questions en collaboration avec  qui permettent de comprendre mieux les enjeux actuelles autour des banques européennes.

                                                                                                                           Anne Le Tirant

 

 

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