Shinzo Abe : make Japan great again ?

Réélu ce dimanche 22 octobre 2017, le Premier Ministre japonais Shinzo Abe restera à la tête de l’archipel nippon au moins jusqu’en 2021. Celui qui, il y a un mois seulement, avait convoqué des élections législatives anticipées a remporté son pari, malgré une abstention historiquement élevée, à 47,4%.

Très critiqué au niveau économique, Abe voit dans ce scrutin l’approbation des citoyens nippons sur ses projets pour l’avenir du pays. Alors que les tensions entre la Corée du Nord et les Etats-Unis se multiplient, le Premier ministre veut notamment proposer une réforme de la constitution japonaise, aujourd’hui pacifiste. Face aux nombreux défis nationaux et internationaux, Shinzo Abe est-il l’homme dont le Japon a désespérément besoin ?

Un nouveau mandat pour mieux recommencer ?

Revenons au mois de juillet : le quotidien nippon Yomiuri vient de publier un sondage national sur la popularité du Premier Ministre. Seulement 30% des Japonais le soutiennent. Entre-temps, de nombreux scandales dans son propre parti, le Liberal Democratic Party (LDP), sont passés par là et le parti traditionnel d’opposition Democratic Party of Japan (DPJ) a implosé. De l’autre côté de la mer, la Corée du Nord a effectué de nouveaux tests de missiles. Le résultat est aujourd’hui sans appel : si le leader du LDP a surtout fait campagne en défendant son bilan, son parti devrait contrôler plus de 310 des 465 sièges, soit près des deux tiers du Parlement japonais.

Alors que le pays est en proie à la déflation depuis la fin des années 1990, Shinzo Abe avait construit son programme autour de trois flèches, appelées « Abenomics ». Celles-ci correspondent à une stimulation de l’activité économique par l’Etat grâce à une augmentation massive des investissements et à un maintien d’une politique monétaire ultra-accommodante, le tout en menant des réformes structurelles. Depuis décembre 2012, la banque centrale japonaise, Bank of Japan (BoJ), rachète ainsi près de 80 000 milliards de yen d’actifs par an, soit un volume de près de 600 milliards d’euros. L’objectif est bien ici le retour à l’inflation, qu’importe la rigueur budgétaire ou le gonflement de la dette publique. Cette dernière atteint d’ailleurs à ce jour les 240% du PIB – chez Standard & Poor’s ça vaut un beau A+ tout de même ! Dans les faits cependant, la mise en place des autres mesures de ces Abenomics a longtemps tardé et n’est, encore aujourd’hui, qu’à peine entamée. Dans ses quelques promesses de campagne, le Premier Ministre a par exemple proposé de subventionner massivement l’éducation et les programmes d’aide aux familles et personnes âgées. Cette contribution à hauteur de 2 000 milliards de yens – soit 15 milliards d’euros – serait financée par une hausse de la TVA de 8 à 10% en octobre 2019.

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La direction que prend Abe est donc claire : poursuivre ce qu’il a amorcé lors de son mandat précédent. Programme que les investisseurs et les grandes entreprises n’ont pas manqué de saluer. Et pour cause : la bourse de Tokyo a suivi une tendance haussière depuis 2012 – l’indice Nikkei225 a remarquablement doublé en 5 ans – tout comme les profits des entreprises, stimulés par la chute du yen. Pourtant sur le plan politique, seulement 44% des électeurs disent accorder leur confiance au Premier Ministre d’après l’agence de presse Kyodo. Selon la Japan Broadcasting Corporation (NHK) 59% des électeurs n’approuvent même plus son action ! Sur le plan économique, une conclusion à première vue s’impose : l’inflation tant désirée n’est pas au rendez-vous. En 2016, elle peinait à dépasser les 0,5%, autant dire que le prix des sushis n’augmente qu’en France !

 

Malgré les critiques, un volontarisme qui paye

Si aujourd’hui Shinzo Abe a quelque peu remis en cause sa promesse d’améliorer la santé fiscale de l’archipel nippon, le Premier Ministre japonais est indéfectiblement convaincu du résultat des Abenomics, comme il l’a lui-même rappelé peu de temps avant le scrutin. Selon lui, leur échec a été un peu trop rapidement annoncé. Alors qu’on s’attendait à une croissance atone ou une stagnation perpétuelle, la troisième économie du monde surprend par sa nouvelle vigueur. Le PIB est en progression depuis 6 trimestres d’affilée, une première depuis 11 ans. La tendance s’approche de 2,5% de croissance par an – il est vrai qu’on ne peut pas en dire autant de tous les pays… Depuis la fin de la crise des subprimes, on assiste même à un retour de l’industrie manufacturière nippone : le pays au soleil levant se place juste derrière la Chine et les Etats-Unis.

Au niveau économique, la politique monétaire ultra-accommodante de la BoJ, prescrite par Abe, a permis au yen de devenir plus compétitif. Revenons au lendemain de la crise : le taux de change réel effectif – c’est-à-dire prenant en compte les devises avec lesquelles le Japon commerce, ainsi que les différences d’inflation – s’est apprécié de 42% de l’été 2007 à l’été 2012. Exporter devenait alors une mission quasi-impossible pour le Japon et la priorité de ses entreprises devenait la délocalisation en périphérie dans les pays à bas coût. Même la salopette de Mario est Made in China ! 5 ans après le début des Abenomics, ce taux de change a perdu 25%, permettant aux industriels japonais de récupérer des parts de marché. Ce commerce extérieur, qui jusqu’en 2013 constituait un problème majeur pour l’archipel, a servi au redécollage de l’économie et contribue dorénavant à la croissance. A défaut d’adhérer avec ces principes, il faut bien reconnaître leur efficacité. Autre volet des Abenomics, les investissements massifs dans les infrastructures ont payé. C’est le cas par exemple dans le secteur de la construction, dont l’activité en volume est désormais nettement en hausse. Enfin, l’accélération de l’activité économique provient également de la création d’emplois : depuis 2013, plus de 3 millions de postes ont été créés – même si la progression des salaires stagne à 0,5% par an. Certes, ces chiffres sont relativement faibles pour un pays tel que le Japon, mais suffisent à la relance de la consommation. Ainsi, depuis le report, établi par Abe en 2014, de la hausse de la TVA à 2019, le moteur interne est stimulé par la consommation des ménages. On a vu pire comme bilan.

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Illustration du Financial Times, « Abe has a good medicine, Japan needs a stronger dose »

A cela, le Premier Ministre rappelle que la dette nippone est effectivement considérable, mais qu’elle est détenue à 93% par les Japonais : le pays est donc à l’abri d’un scénario où les investisseurs étrangers seraient inquiets de sa capacité de remboursement. En définitive, le problème de la dette n’en est pas vraiment un, le véritable étant encore une fois la poussée déflationniste. Si la route est encore longue vers les 2% d’inflation, ces résultats économiques ont le mérite de montrer les vertus du volontarisme de Shinzo Abe.

Face aux tensions nationales et internationales, l’homme providentiel pour le Japon ?

Longtemps grande puissance mondiale incontestée, le Japon doit aujourd’hui faire face à de nombreux défis, à la fois au sein de l’archipel et au niveau international. Sur ce dernier point, Shinzo Abe a cette année fait preuve de beaucoup de fermeté vis-à-vis de la Corée du Nord. Alors qu’une visite officielle de Donald Trump est prévue début novembre, le Premier Ministre japonais affirme que « toutes les options » sont sur la table et continue de soutenir l’attitude de son homologue américain sur cette question épineuse. Oui, vous avez bien lu. Au cours de la campagne, Abe n’a cessé de rappeler sa proposition de référendum de la constitution nipponne. Pacifiste depuis 1947 et sa rédaction par les Etats-Unis, elle oblige le Japon à renoncer « à jamais » à la guerre. L’objectif est clair : le chef du gouvernement japonais veut mettre la pression sur la Corée du Nord et tenter de rivaliser avec la puissance militaire chinoise.

Au-delà des rivalités politiques ouest-asiatiques, les relations internationales se raidissent, avec l’apparition de politiques non coopératives – les menaces de représailles commerciales de Trump envers l’Allemagne en sont un exemple concret. L’arme principale des pays est économique : la dépréciation de sa monnaie pour gagner en compétitivité. Personne n’y échappe. Ainsi depuis 18 mois, la BoJ maintient son objectif de taux à court terme dans le négatif, environ -0,05%, et de taux de rendement des obligations à 10 ans autour de 0 grâce à des rachats d’actifs. Depuis août 2016, le yen s’est déprécié de 9% par rapport à un panier de devises représentatives des échanges extérieurs du Japon. Que ça nous plaise ou non, la baisse du taux d’impôts moyen sur les sociétés est un autre outil, auquel le Premier Ministre nippon a eu recours pendant son mandat précédent : les entreprises nationales gagnent en compétitivité en abaissant leurs coûts. Pourtant, les idées d’Abe sont aux antipodes de celles du président américain : lors de sa visite en mars en Europe, il n’a cessé de réitérer l’importance que représentait un accord commercial entre l’Union européenne et le Japon. La rencontre prochaine avec Trump sera probablement une occasion pour le Premier Ministre nippon de se faire l’opposant du protectionnisme. Et de monter que Sangoku est plus fort que Captain America.

Enfin, malgré le traumatisme de Fukushima et les multiples diatribes envers l’énergie nucléaire, Abe en est un fervent défenseur. Il estime qu’elle est indispensable pour le Japon, sans quoi la dépendance énergétique du pays s’accentuerait. Il fixe à 20% le niveau d’électricité provenant du nucléaire d’ici 2030 dans l’archipel nippon – c’était 30% avant Fukushima. Après avoir irradié tout une partie du pays, il n’y a plus grand-chose à perdre…

Soyons clair, la réélection de Shinzo Abe n’est pas vraiment une surprise, malgré les critiques envers les Abenomics ou sa politique intérieure. Car, si sa politique favorable aux entreprises et aux marchés financiers n’a pas permis de mettre fin à la déflation apparemment perpétuelle du Japon, les indicateurs économiques sont passés dans le vert depuis son retour au pouvoir en 2012.

Après presque 20 ans d’instabilités, Shinzo Abe a su montrer aux Japonais que son volontarisme économique et sa détermination politique faisaient de lui un Premier Ministre crédible dans un contexte international en pleine mue. Qu’on approuve son action ou non, arrêtons de le critiquer et reconnaissons que ses choix finissent par payer.

 

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